Saurez-vous deviner la fonction de ces objets ?
Comment l'on établit la fonction des objets en archéologie.
Raconté pour vous par Cécile, le 02 juillet 2022 - temps de lecture : 5 mn
Quand ? Antiquité grecque et romaine, âge du Bronze, Préhistoire
Où ? Sicile, France
La publication récente (février 2022) de l’identification d’un pot de chambre dans une villa romaine de Sicile laisse songeur… En quoi cette découverte méritait-elle un tel battage médiatique ? Après tout, il ne s’agit que d’un vase tronconique grossier, très simple, sans décoration ni intérêt esthétique particulier. En réalité, il s’agit bien d’une avancée scientifique importante, car il est souvent difficile de définir la fonction d’un objet, en archéologie. Ce n’est déjà pas évident lorsque celui-ci a une forme spéciale, mais ça l’est encore davantage quand elle est si commune que les usages de l’objet peuvent être multiples, comme dans le cas de ce pot.
Cet exemple sera l’occasion de vous présenter quelques objets insolites dont la fonction est longtemps restée mystérieuse, et d’expliquer comment on parvient à définir l’usage d’un artefact en archéologie.
1. Les toilettes, s'il vous plaît ?
On l’a vu dans 2 autres articles, les latrines, à l’époque romaine, c’était quelque chose de sérieux (quoique de très publique aussi). De très nombreuses maisons aisées en possédaient des privées, où plusieurs places étaient souvent proposées, réunies dans une seule pièce. Toutefois, un léger problème subsistait, car ces maisons pouvaient être très vastes : en Gaule, par exemple, la maison des Nones de Mars, à Limoges, dépassait 3700 m². Par conséquent, comment parer une envie pressante en pleine nuit, quand les toilettes sont à 100 m ? … Pardi : avec un pot de chambre !
Ce souci était le même dans les châteaux médiévaux, et dans toutes les grandes maisons en France jusqu’au milieu du XXe s. En l’absence de commodités dans le reste des habitations, de l’Antiquité à l’époque contemporaine, en fait, tout le monde utilisait ces vases de nuit ! Même la fameuse chaise percée de Louis XIV n’était rien d’autre qu’un pot de ce type (en faïence) inséré dans l’assise d’un fauteuil.
Mais comment reconnaît-on des pots de chambre ?
C’est toute la difficulté, car, pour les périodes anciennes, rien ne semble les distinguer d’un seau ou d’un vase lambda, du moment que l'ouverture était assez large pour ne pas risquer d’en mettre trop à côté, et que la stabilité et le volume étaient suffisants. Comme de nombreux vases de stockage et de cuisson, ainsi que de nombreuses marmites, avaient ces caractéristiques, il était facile de les recycler, aussi a-t-on longtemps pensé qu’avant la « mode » des vases de nuit décorés (souvent avec messages humoristiques) au XVIIe s., ce n’était pas un objet spécifiquement conçu pour cet usage.
Erreur, pour l’époque romaine, du moins !
2. Chercher la petite bête...
La découverte faite dans la villa romaine tardive (Ve s. de n. è.) de Gérace, en Sicile, est en ce sens déterminante : il a été possible d’affirmer qu’un type de vase correspondait à l'usage du pot de chambre, confirmant les intuitions de nombreux autres archéologues qui avaient remarqué, sur plusieurs autres sites romains en Europe, la présence de pots similaires dans les maisons et à proximité de latrines publiques. Il existait donc dans l’Antiquité romaine des productions de céramiques spécifiques, destinées à recueillir les déjections humaines.
Le vase nettoyé et remonté - © R.J.A. Wilson, dans Sophie Rabinow et al., Using parasite analysis to identify ancient chamber pots: An example of the fifth century CE from Gerace, Sicily, Italy, Journal of Archaeological Science: Reports, 42, April 2022
Comment est-on passé de l’hypothèse à la preuve ? Dans le cas présent, c’est le recours aux sciences de laboratoire qui a permis d’élucider le mystère.
Les responsables des fouilles pensaient déjà possible que le pot ait pu contenir des rejets naturels humains. Ils ont fait analyser l’intérieur des parois et le fond du vase, pour voir, d’une part, si des dépôts ou des micro-altérations à leur surface pouvaient correspondre à la signature chimique de déjections ; d’autre part si des restes de micro-organismes spécifiques à ces milieux avaient pu y rester piégés.
Et bingo ! De fins dépôts calcifiés contenaient encore des œufs microscopiques de Trichuris trichiura, un parasite intestinal humain provoquant la trichocéphalose, maladie peu grave, fréquente dans l’Antiquité (et encore existante), due à un défaut d’hygiène corporelle et l’ingestion d’aliments contaminés. De nos jours encore, ce parasite est identifié par ses œufs, évacués dans les selles.
C’est donc grâce à des hypothèses fondées sur les contextes de découvertes de ces pots, puis confirmées par des analyses chimiques et biologiques, que ce vase d’apparence anodine a pu se voir attribuer une fonction spécifique !
3. La preuve par l'image... A propos d'une étrange bouteille
Autre situation, autre méthode !
Comment nourrissait-on les bébés, dans le passé, quand ils ne pouvaient pas être allaités ou qu’ils avaient besoin de boire autre chose que du lait maternel ? A la cuillère ? En lui faisant téter un linge imbibé de liquide ?
Dans l’Antiquité grecque et romaine, cela se faisait avec des biberons, même si ces derniers n’avaient pas du tout la forme de nos biberons contemporains, tronconiques et à tétines souples.
Il s’agissait de bouteilles, en verre, en céramique et peut-être en bois, pourvues d’un bec fin et allongé disposé au milieu de la panse. Le haut du col devait pouvoir être bouché. Plusieurs types présentent aussi une poignée, évoquant un anneau. Les tailles et formes varient, de celle d’une cruche à celle d’une tasse refermée.
Cet objet, que l’on retrouve assez communément en archéologie, ne ressemble à rien dans notre vaisselier moderne, et pourrait aussi bien être une sorte de saucière ou tout autre récipient destiné à verser parcimonieusement un liquide (huiles, condiments, parfums, préparation pharmaceutique…). Alors comment est-on sûr qu’il s’agit bien d’un biberon ?
Et bien, d’abord parce que c’est un objet que l’on retrouve beaucoup dans les tombes de petits enfants. Ensuite, parce que des modèles comparables ont été utilisés jusqu’à l’époque Moderne (XVIe-XVIIIe s.), et qu’ils sont aussi représentés sur des enluminures, gravures et tableaux.
De surcroît, les analyses chimiques réalisées sur les parois internes de vases de ce type, de différentes périodes, ont montré des traces d’acides gras propres au lait humain ou animal.
Enfin, des expérimentations ont montré que l’objet fonctionnait correctement. Comme dans des biberons actuels, il faut que l’enfant exerce une succion pour faire sortir le liquide, le diamètre du bec étant le plus souvent trop étroit pour assurer un écoulement gravitaire.
Dans ce cas, c’est donc par un important recoupement d'indices que la nature de l'objet a pu être établie : le contexte archéologique (l’association dans les tombes d’un type de défunt et d’un type de mobilier funéraire), la comparaison avec les usages d’autres époques, connus par les textes et l’iconographie, des analyses chimiques et des expérimentations. Il n'est pas exclu que l'objet ait servi aussi de tire-lait, le téton du sein maternel pouvant être pressé contre l'embout large de certains de ces récipients, à la forme alors particulière.
4. Comment sait-on qu'un "grattoir" sert à gratter ?
Dans le cas de l’outillage préhistorique, c’est encore autre chose, car il s’agit de formes et de matières premières qui ne sont plus utilisées et d’usages associés qui, souvent, n’existent plus.
C’est alors d’abord par l’observation fine de la forme de l’objet et de ses qualité techniques que l’on construit des hypothèses sur l’utilisation qui en était faite : par exemple, est-il coupant, tranchant ? Peut-on écraser avec, percer, marteler ? Comment est-il usé ? Comment pouvait-on le tenir ?
Ces hypothèses sont ensuite vérifiées par l’expérimentation, étape indispensable. Cela signifie que l’on teste (de très nombreuses fois) les qualités d’un objet, sur différents supports et matières et dans différentes positions, tout en s’attachant aussi à en comprendre le mode de fabrication.
Les traces d’usure microscopiques provoquées sur les objets reproduits, utilisés pour les expériences, sont comparées a celles existantes sur les artefacts originaux. Cela permet de mesurer si les gestes effectués par les expérimentateurs et si les supports utilisés ont été les mêmes que ceux des hommes qui ont façonnés les objets.
Enfin, la comparaison avec l’outillage et les modes de vie des sociétés de chasseurs-cueilleurs encore existantes, ou récemment disparues, aide aussi à imaginer comment les objets archéologiques étaient manipulés, et pourquoi faire. C’est ainsi qu’il est actuellement admis que les « grattoirs » servaient au dépeçage des animaux et à la préparation de leurs peaux, même si cet usage n'est pas exclusif.
C’est donc sur la base du croisement de ces différentes sources d’étude que des propositions d’interprétation sont faites. Mais cela ne va pas sans mal, car si certains artefacts, à l’instar des pointes de flèches, ont des fonctions qui sont vites reconnaissables, ce n’est pas le cas de tous les objets préhistoriques !
Ainsi, la fonction des micro-lames qui caractérisent l’outillage de la période mésolithique (globalement entre 9 700 et 6 000 ans av. n. è., en France) est restée incomprise pendant des décennies ! A cette époque, apparaissent des assemblages de toutes petites lames, de quelques centimètres de long, de formes variées, versions miniaturisées de différents outils des périodes antérieures. On s’est longtemps demandé à quoi servaient ces microlithes. Actuellement, on considère qu’ils servaient à renforcer les embouts des armes de jet. Les lames étaient utilisées par lots, renforçant les armatures et créant des barbelures sur les hampes de flèches ou de sagaies, en association, peut-être, avec de nouvelles façons de chasser. L’idée reste admise… jusqu’à ce que de nouvelles recherches proposent une autre hypothèse, car l’archéologie – et la Préhistoire en particulier – reste une spécialité très ouverte !
5. Encore de nombreux mystères à résoudre !
De nombreux objets archéologies attendent encore des identifications formelles, ou même, simplement, des hypothèses d’interprétation. Plus on s’éloigne dans le temps, plus il est difficile de trouver des objets et des fonctions comparables parmi les sociétés que l’on connaît déjà, c’est pourquoi la Protohistoire et la Préhistoire constituent les périodes les plus riches en objets mystérieux.
C'est le cas des bâtons percés du Paléolithique supérieur, du célèbre disque de Nébra ou du cône d’Anvanton, tous deux de l’âge du Bronze, par exemple.
Toutefois, lorsque l’un de ces artefacts étranges et non identifié est daté d’une période que l’on croit très bien connaître, l’intérêt du public est encore plus grand, à tort ou à raison ! Nous vous laissons ainsi réfléchir au fonctionnement de l’étonnant objet connu sous le nom de « pile de Bagdad », daté du IIIe s. av. n. è. (empire parthe)… Mais il faudra attendre que d’autres objets de ce type soient mis au jour, dans des contextes archéologiques mieux compris, pour que l’on puisse avancer sur la question de sa fonction.