Vieilles tatanes : une histoire de chaussures
Raconté pour vous par Cécile, le 02 janvier 2022 - temps de lecture : 4 mn
Quand ? du Néolithique à la fin du Moyen Âge
Où ? Arménie, Égypte, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Pays-Bas
Contrairement à ce que l’on imagine, nos ancêtres se sont pas toujours allés pieds nus ! Les plus anciennes chaussures connues remontent au Néolithique ancien, preuve que protéger nos fragiles petits petons d’humains du froid et des blessures n’est pas une lubie récente.
Purement utilitaires ou savamment mises en scène pour rehausser le prestige social de leur porteur, les chaussures sont toutefois des objets archéologiques rarement conservés, et d’autant plus précieux ! En voici quelques exemplaires spectaculairement préservés ou reconstitués.
1. La plus vieille chaussure du monde
Deux découvertes se disputent le trophée de la plus ancienne chaussure jamais découverte en archéologie. Vous pensez à des sandales égyptiennes en jonc tressé, vieilles de quelques 3 500 ans ? C’est vrai qu’il y en a, mais il en existe aussi de beaucoup plus âgées !
La découverte la plus médiatisée est celle de la chaussure d’Aréni (Arménie), découverte en 2010 et âgée de 5 500 ans.
Sa conservation était si bonne qu’on l’aurait crue vieille de quelques dizaines d’années tout au plus, si on ne tient pas compte de son design archaïque.
C’est une chaussure droite d’hiver, taille 38, en cuir, fourrée d’herbe sèche en guise d’isolant.
Son architecture, très basique, est celle d’une sorte de bourse : le pied est posé au centre de la pièce de cuir, dont les bords sont remontés et attachés au dessus du coup-de-pied et à l’arrière du talon par 2 lacets.
C’est le modèle standard des chaussures simples jusqu’à la fin du XIXe s., dans de nombreuses régions du monde !
Elle a été conservée au fond d’une grotte, enfouie sous une épaisse couche de fumier de moutons et par un climat très sec.
Les plus anciennes chaussures connues viennent toutefois des États-Unis. Ce sont des sandales, mises au jour en plusieurs exemplaires (!) dans la grotte de Fort Rock (Oregon).
Fabriquées en cordelettes de tiges de sauge tressées, elles sont âgées d’environ 9 000 ans !
Elles étaient portées par les Hommes de la fin de la Préhistoire, sous un climat en cours de réchauffement.
Leur exceptionnel état de conservation est dû au fait qu’elles se trouvaient dans un environnement très sec, enfouies sous les cendres de l’éruption d’un volcan voisin, il y a 7 500 ans.
2. Les sandales les plus chères du monde !
Dans l’esprit de beaucoup, la sandale historique par excellence est la fameuse caliga, la sandale règlementaire des légionnaires de Rome, à la semelle cloutée. Elle est solide, mais pas vraiment précieuse...
A Rome, en dehors de la rigide caliga, il existait de nombreux autres modèles de sandales pour les civils, plus ou moins élaborés.
Ainsi, la très belle solea (ou crepida) était considérée par les auteurs latins comme une chaussure efféminée, indigne d’un vrai macho.
C’était en effet une sandale très ouverte, fine et très élégante. Elle était pourtant portée par toutes sortes de gens, y compris de hauts dignitaires, preuve que virilisme ne rime pas nécessairement avec mal aux pieds.
Les plus belles sandales du monde, elles, ne sont clairement pas confortables. En revanche, ce sont les plus précieuses. Leur particularité ? Vous ne rêvez pas : elles sont entièrement en or !
Merveilles d’orfèvrerie, ce sont celles des pharaons et reines égyptiennes du Nouvel Empire. Les plus beaux exemples sont sans aucun doute ceux des épouses du pharaon Touthmôsis III, découvertes dans leurs tombes.
Elles sont faites de feuilles d’or assemblées sur de petits montants en or massifs. L’exemplaire le plus remarquable est même accompagné de petits capuchons en or pour de pas s’enrhumer les orteils !
Alors d'accord, ce ne sont pas de vraies chaussures : elles n’étaient fabriquées que pour accompagner les défuntes dans la mort, et pas pour être portées du vivant des reines.
N’empêche… elles sont plus raffinées que les chaussures actuellement vendues comme les plus chères : les solid Gold OVO x Air Jordans, de vraies baskets recouvertes d’or fin.
Elles coûtent la bagatelle de 1 780 000 € et pèsent 22 kg chacune…
A tout prendre, celles des reines égyptiennes sont plus fonctionnelles, quitte à avoir quelques ampoules.
3. Les babouches de la reine Arégonde
Les rois mérovingiens, en dehors de Clovis, on ne les connaît pas très bien…et les reines encore moins ! L’une d’entre elles est pourtant passée à la postérité, pas pour ses actions politiques, mais… pour ses vêtements et ses chaussures !
Non, ce n’est pas Berthe-au-grand-pied, la mère de Charlemagne (une carolingienne, du coup) !
Il s’agit de la reine Arégonde, née vers 510-520 et morte vers 580-590. Sa tombe se trouve dans la basilique de Saint-Denis et a été fouillée en 1959. Les matériaux organiques et le mobilier métallique étaient exceptionnellement conservés, ce qui a permis de reconstituer l’ensemble de son costume et de ses magnifiques bijoux, ainsi que ses petites ballerines pointues (taille 36).
Ce sont des babouches très fines et très souples, en cuir de chevreau, teintes en rouge. La semelle n’existe que sous le talon : c’est une amande de cuir plus épais. Ce n’était pas des chaussures de marche, évidemment, et heureusement, car il devait être assez gênant d’avancer avec ! Pas à cause de l’absence de semelle, mais parce que les longues lanières de cuir qui maintenaient les chausses (les jarretières en somme), passaient sous le pied. Aïe !
4. Les douillets chaussons de l'évêque de Périgueux
La vie était plus douce pour les hauts dignitaires de l’Église, plus tard dans le cours du Moyen Âge. Ils vivaient dans le lustre et le confort de la noblesse fortunée. La puissance de l’Église devait se manifester jusque dans les petits détails de l’habillement de ses serviteurs, en l’occurrence les chaussures, pourtant cachées par la chasuble et la longue robe. Les évêques (archevêques, et bien sûr papes) portaient des costumes de cérémonies très codifiés, comprenant de mignonnes petites chaussures hautes, mal nommées « sandales liturgiques ». Ce sont en réalité des chaussons, presque des bottines, très souples et très richement décorées.
C’est le cas du magnifique exemplaire du XIIe s., mis au jour dans une tombe de la cathédrale Saint-Front de Périgueux (Dordogne). Ce chausson âgé de plus de 900 ans est pourtant très fragile : il est en soie brodée au fil d’or.
L’évêque l’enfilait sur un épais bas, et il n’était utilisé que pour servir la messe, ce qui explique pourquoi il n’avait pas besoin d’être plus résistant. D’autres exemplaires connus sont en cuir très fin.
La fermeture de la chaussure se faisait par un rabat lacé sur le côté externe de la cheville.
Il lui manque la semelle, qui devait être en feutre ou en cuir.
5. La mythique poulaine médiévale
Qui n’a pas été fasciné par ces extravagantes chaussures médiévales à bout pointu et terriblement long ?
La longueur de la chaussure doublait, voire plus, au plus fort de la tendance (fin XIVe s. et XVe s.) !
Comment avancer sans tomber ? Fallait-il lever la jambe très haut, ou au contraire glisser le pied par terre (ce qui semble davantage recommandé) ?
A l’origine de cette mode étrange venue de Pologne, il y a la chaussure classique à bout pointu et relevé, forme que l’on retrouve déjà sur les sandales égyptiennes.
C’est très utile, un bout relevé : cela permet de protéger les orteils et imprime une certaine souplesse à la semelle.
Pourquoi la forme a évolué vers un modèle si peu pratique, en vogue tant chez les hommes que chez les femmes ? Qu'est-ce qui pouvait bien plaire aux gens dans cette forme curieuse ?
Difficile de répondre… il faudrait une longue réflexion sur les processus de développement des tendances et des influences dans la mode ancienne.
C’est plus facile à comprendre de nos jours… où les chaussures à bout pointu reviennent très régulièrement sur les podiums ! Alors pourquoi ? Pour se faire voir et se démarquer, tout simplement.
6. L'élégance du bois : sabots et patins
Toutes ces chaussures en cuir fin et en paille, là, c’est joli, mais que faisait-on quand on devait marcher dans la boue ? On s’y enfonçait jusqu’à la cheville ? Non évidemment : on remplaçait le cuir par du bois ! Cela se faisait de deux façons principales.
La première consiste à fabriquer toute la chaussure en bois. Tout le monde connaît le modèle : c’est le sabot, devenu à la fin du XIXe s. l’objet archétype du bouseux de la campagne profonde, voire arriérée.
C’est bien mal juger cette très belle chaussure, qui peut devenir très fine et très confortable, faite sur mesure… et donc très chère !
On n’en connaît pas d’exemplaire pour l’Antiquité, mais c’est une chaussure très portée au Moyen Âge en Europe.
L’autre moyen de ne pas s’enfoncer dans la boue, c’est de rester au-dessus de la boue ! Quoi de mieux pour ça que d’enfiler des socques ? C’est ce qu’on appelait au Moyen Âge des patins. La semelle de bois était surélevée sur deux pieds (ou trois, pour les poulaines !), pouvant dépasser 10 cm de haut. Le tout était taillé dans une unique pièce de bois, sauf dans les cas (rares) ou les pieds sont en fer. La socque tenait au pied par une lanière plus ou moins large, comme une claquette actuelle.
Alors, parmi tous ces modèles, avez-vous trouvé chaussure à votre pied ?