Sur la route...

Comment savoir où l'on allait, avant les cartes et les GPS ?

Raconté pour vous par Cécile, le 08 juillet 2022 - temps de lecture : 5 mn

Quand ? Antiquité romaine, XVIIIe et XIXe s.

Où ? France

« On the road again » (Willie Nelson), « Nationale 7 » (Charles Trenet), « Sur la route » (De Palmas), « Passer ma route » (Maxime Le Forestier), « Sur ma route » (Black M), « Le long de la route » (Zaz)… les voyages inspirent !

Est-ce qu’il existait des chansons de ce type, dans l’Antiquité ? Sans doute… mais laissons à Goscinny et Uderzo la responsabilité des paroles que chante le barde Assurancetourix, dans Astérix et les Normands !

Tout en programmant votre itinéraire sur votre GPS, vous êtes-vous déjà demandé comment on retrouvait son chemin, dans le passé d’avant les panneaux de signalisation et les cartes, dans la lointaine Antiquité romaine ?

Car les gens se déplaçaient pourtant ! Administrateurs, militaires, commerçants, grands propriétaires, ces voyageurs pouvaient faire des milliers de kilomètres. Alors comment savaient-ils où ils allaient ?

A l’occasion des départs en vacances, le voyage que nous nous proposons, à défaut d’être initiatique, vous mènera à travers le temps, le long de ces itinéraires anciens.

La voie Condate / Lutèce, dans Astérix - © R. Goscinny, A. Uderzo, dans La serpe d'Or..

Des routes bien balisées : les bornes milliaires

Se repérer le long des grandes routes publiques (celles aménagées par l’État) n’était pas si difficile, à l’époque romaine, car elles étaient jalonnées à intervalles réguliers de bornes indicatrices.

La borne 605 (DCV) le long de la Via Aurelia (de Rome à Arles), à hauteur du trophée de la Turbie - © Georges Fabry, sur son site Bornes milliaires dans les Alpes Maritimes

Communément appelées « bornes milliaires », elles étaient installées sur le bas-côté des voies, à intervalle régulier les unes des autres, ainsi qu’aux croisements importants et aux points d’étape.

Elles permettaient de guider le voyageur en lui indiquant une direction (parfois), mais surtout la distance entre le point de départ du bornage (le plus souvent une ville importante) et chaque borne. Elles matérialisaient aussi le contrôle du pouvoir romain sur les territoires et les transports.

Carte de répartition des bornes milliaires romaines des Alpes-Maritimes - © Pierre Maestracci, dans Les bornes routières romaines dans les Alpes-Maritimes, Archeam, 8, 2001.

La borne affichait aussi un long texte, présentant, sous forme abrégée, l’ensemble des titres et principales actions d’éclat de l’empereur ayant fait aménager, refaire ou entretenir la route, ses ponts et son bornage. Cette titulature permettait de donner une date aux travaux… dont la charge reposait le plus souvent sur les communautés riveraines.

La borne du Manoir, à l'est de Bayeux (Calvados), le long de la RD 12. Mise en place sous le règne de l'empereur Claude, dans la première moitié du Ier s. de notre ère - © Pascal Radigue / CC BY-SA
Dessin de la borne du Manoir- © Edouard Lambert / public Domain
Inscription, transcription et traduction du texte de la borne du Manoir - © Département du Calvados

Lire la borne, un travail d'initié

Pour le voyageur lambda, ce texte est carrément inutile…à moins d’être très érudit et d’avoir du temps à perdre. Quand vous êtes égaré et que vous voulez savoir où vous êtes et quelle distance vous sépare de la ville la plus proche, vous vous en fichez un peu de savoir que l’empereur avait déjà été élu 3 fois grand pontife au moment où la route a été refaite… Et puis, il faudrait encore savoir lire toutes ces abréviations !

En fait, pour voyager, un seul élément comptait vraiment : le nombre indiqué en bas de la borne, l’indicateur de distance. Gravé en gros, c’était à peu près la seule chose que tout le monde pouvait comprendre.

Sur la borne du Manoir, l'indication (restituée) est : MP V, soit "Milia Passuum" 5. Vous êtes donc à 5 000 pas d'Augustodurum, c'est-à-dire à 7,4 km de Bayeux (les Romains n'avaient pas une foulée d'1,45 m : ils comptaient en double pas).

Vous vous croyez tiré d’affaire ? Mais encore faut-il savoir si la ville se trouve avant ou après la borne devant laquelle vous êtes, sinon, vous risquez de partir dans la mauvaise direction ! Il n’y a pas à 30 solutions : il faut vraiment croiser quelqu’un et demander son chemin !

Astérix, La Transitalique - © J.-Y. Ferry, D. Conrad

Heureusement que les voies étaient régulièrement ponctuées de stations routières, de sortes de fermes-auberges, de petites agglomérations et même de sanctuaires, qui vivaient justement de l’accueil des voyageurs en quête d’un abri pour la nuit, de nourriture et de renseignements. Les « villages étapes » de l’époque, en somme, à l'instar d'Ambrussum (Villetelle, Hérault), village-rue comprenant plusieurs auberges, le long de la Via Domitia.

Evocation de la station routière d'Ambrussum. La voie domitienne passe au centre - © J.-C. Golvin
Vestiges (visitables) de l'une des auberges de la station routière d'Ambrussum - © David Merlin / Comité Régional du Tourisme et des Loisirs d'Occitanie

D'une étape à l'autre : se rappeler son itinéraire

En l’absence de cartes sous la main (elles sont rares et très chères), pas de magie, il faudra mémoriser l’ensemble de votre itinéraire avant de partir : directions générales, repères géographiques, points d’étapes, agglomérations à traverser… Et dans le bon ordre, s’il vous plaît ! Un travail de longue haleine mettant à contribution votre mémoire et celle des nombreuses personnes ayant fait le trajet avant vous.

Si vous avez du papyrus ou un parchemin sous la main, évidemment, couchez par écrit le précieux trésor ! C'est ce qu'a pris soin de faire un voyageur du IVe s. ayant effectué, par voie terrestre, l'incroyable périple de Bordeaux à Jérusalem, soit presque 4800 km ! Cet itinéraire très précieux, a été recopié au fil des siècles, jusqu'à parvenir jusqu'à nous.

Le guide se présente comme un tableau à 2 colonnes : à gauche, on trouve le nom de chaque étape à atteindre et sa qualité (ville, hameau, station, borne), à droite la distance à parcourir entre chaque étape, exprimée en milia passuum ou en toute autre unité de mesure en vigueur dans les régions où l'itinéraire a été fait. Il y a autant de lignes que de points d'arrêt.

C'est sous cette forme de liste qu'étaient établis, en fait, tous les itinéraires.

Copie médiévale (1ere page) de l'Itinerarium Hierosolymitanum, itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, conservé à la BnF. Dans la colonne de gauche de la page, les unités de distances sont exprimées en leugaires, abrégées en "leug."A droite, se sont des milles ("mil.") - © Cnfy1cnfy1 / CC BY-SAp.

Si vous ne comptez pas trop vous écarter des grandes routes publiques, vous pouvez acheter un itinéraire tout fait à votre point de départ (si vous vivez dans une grande ville). Pour les routes secondaires, il faudra vous enquérir d’un autre itinéraire ou d’un guide une fois sur place. C’était ça, le GPS de l’époque !

On pouvait obtenir ces itinéraires écrits sur des tablettes, des rouleaux, mais aussi sous des formes plus originales : gravés sur des objets du quotidien. C’est ainsi que nous est parvenu l’un des plus complets que l’on connaisse : les gobelets de Vicarello, qui établissent l’itinéraire entre Rome et Cadix, à l’extrême sud de l’Espagne, c'est-à-dire à quelques 2 400 km.

Les gobelets d'argent de Vicarello, exposés au Musée Natinoal Romain, site du Palais des Thermes de Dioclétien - © Delphine Acolat
Transcription de l'itinéraire des gobelets de Vicarello - © Carlo Morino / Public Domain
La carte de Peutinger, fac-similé de 1884. L'original est une série de parchemins cousus de 40 cm de haut - © Konrad Miller / Public Domain

A la pointe de la technologie, évidemment, la carte !

Il en existait à l’époque romaine. L’une d’entre elles est même parvenue jusqu’à nous : la célèbre Table de Peutinger, copie médiévale d’une carte du IVe s. reprenant les éléments d’itinéraires du IIe s.

Mais ne vous méprenez pas, ce n’est pas une carte géographique ! C’est davantage l’équivalent d’un plan de métro : la localisation générale des points les uns par rapports aux autres est globalement juste, mais pas les distances, ni le relief et l’hydrographie. L'ensemble est d'ailleurs tout écrasé, car l'Empire était représenté sur une bande de 40 cm de haut seulement. C’est un schéma.

Le centre de la Gaule, sur la carte de Peutinger (détail) - © Fac similé de 1884, Konrad Miller / Public Domain
Les itinéraires de la carte de Peutinger (voies et points d'arrêt), projetée sous la forme d'un plan de métro - © Sasha Trubetskoy

Et après l'époque romaine ?

Il ne faut pas imaginer qu’il y avait des routes bornées à l’époque romaine, puis plus rien jusqu’au XXe s. et les petites bornes kilométriques blanches et rouges, ou blanches et jaunes, qui rythment les bords de nos RD et RN.

Les milliaires romaines ont continué à servir au repérage des distances, le long des voies qui étaient encore utilisées au cours du Moyen Âge. C’est pour cette raison qu’il en reste encore tant en place, de nos jours !

Sous Louis XV, à partir de 1765, une nouvelle politique routière, plus centralisée et systématique, a été mise en place. Un important réseau de routes dites « royales » a été créé, rayonnant depuis Paris. Ces routes étaient, elles aussi, balisées de bornes, espacées toutes les 1 000 toises (c'est-à-dire tous les 1,949 km), indiquant la distance parcourue depuis la capitale, gravé au sommet de la borne. Une fleur de lys ornait la plupart des éléments de ce système de bornage.

La borne 76, sur la route royale Paris-Nantes - © Belloupatrimoine / CC BY-SA
L'obélisque de Marie-Antoinette, à Fontainebleau (2014). Autour de l'obélisque, les 4 bornes au départ des voies de Paris, d'Orléans, de Lyon par le Bourbonnais et de Lyon par la Bourgogne. Les bornes ont été déplacées en 2016 à l'intersection des routes et du rond-point- © Lionel Allorge / CC BY-SA

Napoléon Ier, puis ses successeurs, consolideront le système et l’étendront sur tout le territoire français, renforçant la distribution en étoile depuis Paris, dont notre réseau routier actuel (autoroutes en moins) est l'héritier direct. La plupart des « routes royales » et « routes impériales » deviendront en effet nos Routes Nationales.

Malgré ce beau réseau routier, jusqu’à la démocratisation des voyages et au développement du tourisme, dans la 2e moitié du XXe s., il y avait peu de cartes (et pas de GPS évidemment). Ainsi, comme à l’époque romaine, c’est sans être trop pressé, en s’arrêtant et en demandant régulièrement son chemin qu’on arrivait à bon port ! A pied ou en chariot, aller de Rome à Cadiz prenait entre 3 semaines et 1 mois et demi...

Vous aussi, vous voulez parcourir un bout de la fameuse voie domitienne en virtuel ? C'est ici !!

Et pour en savoir davantage sur les voies romaines, c'est là, vers notre vidéo "Routes & voyageurs à l'époque romaine".

Astérix, La Transitalique - © J.-Y. Ferry, D. Conrad

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