Les Vikings en France : mais où sont-ils ?

Raconté pour vous par Cécile, le 22 janvier 2021 - temps de lecture : 5 mn

On l’a vu la semaine dernière, la vie quotidienne et l’organisation sociale des Vikings de Scandinavie sont bien connues.

En revanche, les témoignages archéologiques des raids vikings sur les royaumes francs (entre 799 et 1015) et même de l’implantation des Vikings en Normandie sont rarissimes.

Pourquoi ?

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On n’oubliera pourtant pas qu'en 911, l'un de leurs chefs, Rollon, reçut du roi Charles III le territoire appelé pour l'occasion la Normandie, justement dans le but de faire cesser les ravageuses incursions des hommes du Nord, qui duraient déjà depuis une centaine d’années !

Les manuscrits médiévaux renseignent très clairement sur les saccages menés par les Vikings remontant la Somme, la Seine, mais aussi la Loire, la Dordogne et la Garonne.

Pourtant, il n’en reste presque aucune trace archéologique : seuls quelques éléments d’armement épars (quelques haches de guerre, d’épées et de fers de lance), des monnaies et rares éléments de parure isolés, ainsi qu’un unique petit trésor monétaire, celui de Saint-Pierre-des-Fleurs (Eure), témoignent sur le plan matériel d’une présence qui est pourtant bien attestée !

Comment l’expliquer ?

1. Emplettes saisonnières et rentes ponctuelles

C’est assez simple en fait !

Les raids vikings dirigés vers les monastères et villes prospères situés le long des fleuves (dont Paris, assiégée en 885 !) étaient des expéditions de pillage menées par de très petits groupes d’hommes (quelques dizaines à une ou deux centaines) dont la réussite était avant tout fondée sur l’effet de surprise, la rapidité d’exécution et l’effroyable violence. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles ont tellement marqué les esprits dans le monde carolingien et chez les Anglo-Saxons des îles britanniques.

Dans les royaumes francs, il ne s’agissait pas d’expéditions à visée coloniale ni destinées à établir des comptoirs d’échange pérennes, comme cela a été le cas autour de la mer Baltique.

L’objectif des Vikings (des Danois surtout, ainsi que des Norvégiens) était de repartir aussi vite qu’ils étaient arrivés, chargés du produit de leurs pillages, d’esclaves et des rançons exigées pour épargner les villes et la vie des hauts personnages capturés. Ils ne séjournaient que temporairement dans les espaces qu’ils visitaient et ne pratiquaient guère le troc ou le commerce durant leurs raids.

C’est pourquoi il ne reste sur place que des objets perdus ou jetés, des couches d’incendies sur les sites ravagés (souvent trop mal datées pour qu’on puisse être sûr que l’incendie a pu être allumé par des groupes de pilleurs vikings) … et quelques rarissimes sépultures dont le rituel de funérailles et le mobilier étaient clairement scandinaves, témoins de l’hommage rendu aux guerriers morts lors de ces déplacements saisonniers.

Les raids vikings en France des IXe et Xe s. Source : J. Renaud 2000, Les Vikings en France, éditions Ouest-France, p. 4. La carte peut être vue et agrandie sur le très beau site internet Idavoll, fondé par Kernelyd.

2. Deux sépultures vikings du Xe s.:

le navire funéraire de l'île de Groix et la tombe féminine de Pîtres

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Seules deux sépultures de tradition clairement scandinaves ont été découvertes en France, l'une en Bretagne, l'autre en Normandie.

C’est d'abord le cas de la sépulture sous tumulus mise au jour sur l’île de Groix (Morbihan) en 1906 : vers 900-950, deux hommes y ont été enterrés dans une embarcation de type drakkar, avec tout leur armement (boucliers, lances, haches de guerre et épées), du matériel de forge, des bijoux, un chaudron, une coupe de bronze et les jetons en os d’un jeu de société.

Le second site est malheureusement beaucoup moins bien documenté. Il s'agit de la tombe de Pîtres (27), une découverte fortuite faite par un agriculteur en 1865. Le mobilier en fer avait été dispersé et on ne sait rien de la tombe elle-même, si ce n'est qu'il devait s'agir d'un tumulus arasé. Aucun ossement n'est connu non plus. Il n'en reste que 2 extraordinaires fibules en bronze doré, clairement liées au costume féminin scandinave des années 850-900. C'est sur cette base que l'on a défini qu'il s'agissait de la tombe d'une femme.

3. Un précieux butin carolingien : le pot en argent du trésor de Galloway (Écosse)

Les témoignages archéologiques de ces razzias sur le monde franc se retrouvent à l’opposé … dans les royaumes vikings de Grande-Bretagne : de nombreux objets issus du continent ont ainsi été retrouvés dans des trésors, assemblages le plus souvent hétéroclites de bijoux, monnaies et ustensiles divers.

Ces objets issus de cultures très variées pouvaient également provenir de la partie est des routes commerciales vikings, dont l’aboutissement était le monde byzantin et, plus loin, Bagdad.

La présence de pièces précieuses venant du territoire de la France actuelle (découpée à l'époque en plusieurs entités, dont la Neustrie, la Bretagne, l'Aquitaine, la Gascogne) est bien illustrée par le spectaculaire trésor de Galloway (Écosse, Xe s.), présenté la semaine dernière : ce lot de magnifiques bijoux d’or, de verre et d’argent provenant d’Irlande et de Grande-Bretagne, avait été mis à l’abri dans un précieux pot à couvercle en argent, finement travaillé au repoussé, enveloppé dans une soierie. Ce vase, clairement de facture carolingienne, avait été ramené de France.

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4. Bien au chaud pour l'hiver : un fortin viking en Bretagne

Dans les régions cibles des raids, les Vikings établissaient toutefois des camps fortifiés leur servant de bases arrières, destinées à se regrouper avant de lancer les raids, à rassembler des provisions, trouver des chevaux, compléter l’armement et éventuellement passer l’hiver... ou même plusieurs années ! Après plusieurs saisons de pillage, les territoires étaient très appauvris et il fallait mieux rester sur place pour mettre le secteur en coupe réglée et se faire verser en nature des rançons et autres taxes illégales.

Ces bases servaient aussi de lieu de repli et de réorganisation avant le retour par bateaux en Scandinavie. Bien attestés par les textes, ces repaires sont très rarement découverts en archéologie, peut-être parce que les Vikings, admirés pour leurs grandes capacités d’adaptation, s’installaient s’ils le pouvaient dans des bâtiments déjà existants. L’une de ces fortifications a cependant été fouillée entre 1983 et 1990 à Plédran, dans les Côtes d’Armor.

Le "camp de Péran" est une enceinte arrondie entourant un petit plateau, à 10 km de la mer. Le système défensif élaboré de cette forteresse du Xe siècle, installée sur des vestiges de l’âge du Fer, comprenait deux rangées concentriques de talus et fossés et un rempart en pierre et bois. A l’intérieur, la petite zone fouillée a livré les vestiges d’un puits et de deux bâtiments, l’un en pierre, l’autre en terre et bois. L’impressionnante quantité d’objets mise au jour lors des fouilles a permis d’identifier les édifices comme des écuries et un grenier à céréales, et a certifié l’origine viking des occupants de cette petite forteresse. L’ensemble du site a été détruit par un incendie vers 915, d’après la datation des bois au radiocarbone.

Plédran, "le camp de Péran", vue aérienne du site, dont on voit bien le contour circulaire - crédit : IGN
Chaudron en bronze restauré du Camp de Péran. Un exemplaire similaire a été trouvé dans la tombe de Groix. Dans: F. Nicolardot, P. Guigon 1991 : une forteresse du Xe s. : le camp de Péran à Plédran (22), Revue Archéologique de l'Ouest, 8. En ligne.
Plédran, "le camp de Péran" - Quelques exemples du mobilier en fer mis au jour : étrier, fer à cheval, pointe de lance (musée de Landévennec) - crédits : Moreau Henri / CC BY-SA
Plédran, "le camp de Péran" - Monnaie d'argent de Saint-Pierre d'York, frappée entre 905 et 925 dans le royaume viking d'York. Dans: F. Nicolardot, P. Guigon 1991 : une forteresse du Xe s. : le camp de Péran à Plédran (22), Revue Archéologique de l'Ouest, 8. En ligne.

Le très spectaculaire et mystérieux site de la Gardaine, à Saint-Suliac (Île-et-Vilaine), pourrait également avoir, entre autres, accueilli une base viking du Xe s., sur des fondations beaucoup plus anciennes.


crédits : Mairie de Saint-Suliac (gauche) ; Loïc Langouët (droite)

5. Et la Normandie dans tout ça ?

Arrivée de Rollon en Normandie. Grande chronique de Normandie - Crédits : The British library, Ms Yates Thompson 33, fol. 1 (Flandre, vers 1460-1468)

Dans ce tableau des royaumes francs, cibles récurrentes des incursions saisonnières scandinaves, la Normandie fait figure d’exception.

Il s’agit en effet de l’unique tentative pour installer un royaume viking chez les Carolingiens qui ait été une réussite.

D’autres essais, comme à Nantes, qui a été la capitale d'une éphémère principauté, n’ont pas survécu plus de quelques dizaines d’années.

La création de la Normandie en 911, à l’issue du traité de Saint-Clair-sur-Epte, n’est cependant pas le produit d’une guerre de conquête, mais plutôt le résultat d’un compromis aboutissant à un traité d’alliance entre Rollon et Charles le Simple, l’arrière-arrière petit fils de Charlemagne : un territoire rien qu'à eux, contre la conversion au christianisme des groupes danois et norvégiens et l’arrêt des pillages.

Les membres du groupe de Rollon, pour l’essentiel originaires du Danemark, n’étaient pas nombreux. Installés à Rouen, ils ont fait venir leurs proches et clients, mais l’ensemble de cette première communauté ne paraît pas avoir dépassé quelques centaines d’individus, peut-être quelques milliers.

Ils formaient une aristocratie (imposée non sans mal) exploitant les ressources locales et chapeautant les activités économiques, mais il ne semble pas que de très importantes vagues de colons aient submergé les campagnes normandes.

On estime à quelques dizaines de milliers de personnes (au maximum) l’ensemble de la population d’origine scandinave, dans les décennies qui ont suivi la constitution de la Normandie.

C’est ce petit nombre d’individus qui explique, entre autre, pourquoi les hasardeuses tentatives pour retrouver de l’ADN scandinave dans les gènes des normands actuels n’ont donné aucun résultat probant. De même, il est tout à fait exceptionnel d’identifier sur les squelettes des marqueurs physiques pouvant (éventuellement) les relier aux populations nordiques.

2015-2016 : une équipe de l'université de Leicester dirigée par Richard Jones a lancé une série de prélèvements d'ADN sur 89 habitants du Cotentin, pour déterminer si les Normands actuels descendent ou non des Vikings, et dans quelle proportion. Résultats : p'têt ben qu'oui, p'têt ben qu'non ... Les études sur l'ADN doivent encore progresser pour que les résultats soient assez précis pour répondre à cette question.

Il n’est toutefois pas tout à fait juste de dire que les Vikings n’ont laissé que des traces minimes en Normandie : un grand nombre de toponymes, ces noms de lieux donnés à des villages, petites régions ou lieux-dits, sont en effet d’origine scandinave, particulièrement sur la bande littorale de la Manche et le long de la Seine !

Ils sont le plus souvent attribués à des points remarquables du paysage (caps, collines, anses, ports) visibles depuis la mer, et correspondraient donc à des amers, pour les marins devant se repérer le long de la côte. C’est le cas du nom de la ville de Honfleur, qui indique la présence d’un estuaire ou d’un port fleur »).

D’autres correspondent à des noms de propriétaires ou des éléments du paysage rural (bois, cours d’eau, vallée, colline, chemin).

Ainsi « tot » signifie « domaine rural », comme dans Yvetot ; « bec » veut dire « cours d’eau », comme dans Caudebec ; « hague » se traduit par « enclos, pâture », que l’on retrouve dans le nom de La Hague.

Ce serait donc par là qu’il faudrait rechercher le véritable héritage viking de la Normandie !

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Archéologie viking et changement climatique : Lisez aussi notre article sur la route viking de la Lendbreen pass (Norvège) !

Voter chez les Vikings : découvrez le thing de Þingvellir, en Islande, dans notre article Archéologie du vote !

Femme guerrière : enfin une preuve archéologique ! Pour aller plus loin dans votre découverte de la société viking, nous vous recommandons le visionnage du documentaire sur la tombe féminine de Birka (Suède), la seule sépulture de guerrière jamais attestée : « Birka, les mystères d’un chef viking ». Il repasse souvent à la télévision et vous pouvez aussi le visionner sur le Net. Vous nous direz ce que vous avez pensé des arguments présentés... qui ne font pas du tout l'unanimité : il n'est en effet pas facile, quand les défunts sont jeunes, de faire une différence très claire entre un homme au squelette gracile et une femme au squelette massif ! En revanche, il est assez facile de faire le buzz sur la question des femmes guerrières...

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