Thésée,

un entrepôt géant en Gaule romaine

Raconté pour vous par Cécile, le 28 juin 2020 - temps de lecture : 4 mn 30.

Non, rien à voir avec Thésée, le héros de la mythologie grecque ! Ce que je vais vous expliquer peut paraître moins exotique, mais c'est néanmoins une curiosité archéologique injustement méconnue, alors qu'il s'agit d'un sujet passionnant, où se mêlent architecture monumentale, questions d'économie, de transport, enfin de rapports entre Rome et ses provinces.

Le Thésée dont je parle est le nom d'une toute petite commune du Loir-et-Cher, située en bordure du Cher. A côté du village actuel s'étendent les vestiges d'un site remarquable, tant par l'ampleur et l'état des éléments conservés que par son intérêt scientifique.

Laissez-moi vous présenter Thésée, "Les Mazelles".

Fond de plan : photo aérienne verticale IGN, Géoportail.
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1. Les vestiges

Comme on le voit sur le plan ci-dessus, le site des Mazelles comprend un ensemble de quatre bâtiments dans une enceinte quadrangulaire de 7000 m². Les plans sont bien visibles, mais trois édifices sont arasés. Le quatrième, l’entrepôt à proprement parler, est le plus spectaculaire.

Il s’agit d’un très long bâtiment rectangulaire de 52 m sur 14,5 m, conservé sur plus de 7 m de haut, flanqué de 2 pavillons ou tourelles en façade.

L'ensemble a été construit d'un seul tenant, au début du IIe s. apr. J.-C.

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Évocation de l'organisation interne du grand entrepôt - Crédit : M. Segard, ArchéOdyssée.

2. Mais qu'est-ce que c'est ?

Ce gigantesque bâtiment est un entrepôt (horreum).

Qu’y stockait-on ? Pour le compte de qui ?

A l’air libre depuis 1900 ans, il n’y a plus rien à l’intérieur permettant de répondre à ces questions.

Pour comprendre, il faut le comparer à d’autres sites similaires du monde romain, connus par l’archéologie ou les sources écrites. Les denrées stockées dans ces immenses entrepôts étaient de nature très variée : des matières premières (céréales, huile, vins, laine, métaux), des produits manufacturés (poteries, étoffes, peaux, objets divers en cuir, en os, outils, armes…), mais aussi des aliments périssables (légumes, viandes et poissons salés, fromages).

Comme à Thésée, les greniers étaient intégrés à des ensembles architecturaux plus larges et protégés par un mur d’enceinte. Les autres bâtiments comptaient différents types de hangars, par exemple des écuries ou des étables, et au moins un espace de vie accueillant les administrateurs. Abritant souvent une auberge, ils servaient aussi à l’hébergement des personnalités officielles et des marchands. Comme les caravansérails de la route de la Soie, ces ensembles appartenaient à des particuliers, des collectivités, à l’armée ou au service de l’impôt.

Le site des Mazelles pouvait donc faire partie du réseau d’approvisionnement de l’armée, ou de celui de l’administration chargée d’acheminer à Rome les impôts prélevés en nature dans les provinces, ou de les revendre.

Le grand entrepôt de Thésée ressemblait à ceux de Birdoswald (Banna, Grand-Bretagne) - source : Birdoswald, illustration du panneau de présentation sur site.
L’intérieur des entrepôts pouvait être séparé en plusieurs étages ou pièces, comme on le voit sur cette reconstitution d’un grenier de Biriciana (Weissenburg, Bayern, Allemagne). Crédits : Frank Robert – restitution 3D pour la signalétique du site archéologique de Biriciana.

3 . De Thésée à Tasciaca

L’entrepôt de Thésée est situé en bordure de la petite agglomération romaine de Tasciaca. Idéalement placée le long d’une voie fluviale (le Cher) et de la grande voie reliant les capitales de Tours (Caesarodunum) et Bourges (Avaricum), il s’agissait d’une agglomération artisanale et commerciale assurant le regroupement et la redistribution des productions agricoles et artisanales de la région. C’est cet emplacement stratégique qui explique pourquoi le complexe des Mazelles a été construit à cet endroit précis.

Vous retrouverez le détail des 2 autres sites visibles de cette agglomération sur notre Time Machine et en fin d'article !

Tasciaca sur un extrait de la carte de Peutinger - Source : ÖNB Bildarchiv, Wien : Cod. 324, Euratlas.net.

4. Un peu d’histoire : les mansiones

Des entrepôts de ce type, servant aussi de relais routier, jalonnaient les principales voies terrestres de l’Empire romain. Ils sont connus sous les noms latins de mansio et mutatio et faisaient partie du réseau de transport routier de la poste impériale (cursus publicus).

Ces étapes régulières le long des routes figurent sur les cartes et itinéraires romains qui sont parvenus jusqu’à nous, comme la carte de Peutinger, ci-contre.

C’est ainsi que l’on connaît le nom de Tasciaca, l’agglomération située à côté des Mazelles, que l'on peut lire sur la carte.

Le site est visitable - voici un résumé des informations permettant de le retrouver facilement :


Où ? Thésée (Loir-et-Cher), au lieu-dit « Les Mazelles », rue romaine
Conditions de visite : ouvert en juillet et août, payant (3 € plein tarif), petit musée associé. Accès handicapé : aucune information, mais le site archéologique est plat et les chemins d’accès gravillonnés. Les vestiges sont bien visibles à travers les grillages même lorsqu'il est fermé. On peut en faire le tour.

Que voir autour, en lien avec l’époque romaine ?


* Tout près (moins de 5 km) :
▪ Pouillé : juste en face de Thésée, de l’autre côté du Cher : suite de l’agglomération romaine de Tasciaca. Les vestiges de plusieurs bâtiments se trouvent le long de la D 172 (au nord de la route), à environ 250 m du pont sur le Cher. A voir :
- Les fondations du temple du Ier s. apr. J.-C. consacré au culte des eaux guérisseuses (objets associés présentés au musée de Thésée).- Les fondations de longs bâtiments (ateliers et halles de stockage d’un quartier de potiers), le long du chemin rural attenant au temple.
* Dans un rayon de 100 km :
Larçay (44 km) : la forteresse (castellum) du IIIe s.
▪ Tours (63 km) : l’amphithéâtre romain, les remparts du IIIe s., « l’Atelier d’Histoire de Tours » du musée du Château de Tours, le pont de l’Île Aucard (si vous passez dans la région en période de sécheresse de la Loire, vous pourrez voir, dépassant de l’eau, les fondations en bois du pont du Ier s. ap. J.-C.).

Pour aller plus loin :

Faire le tour d’un entrepôt restitué en 3D : celui du camp militaire de Longovicium : https://www.facebook.com/FriendsofLongovicium/ > Videos > « Lanchester Roman Fort Granary Building »
▪ Un autre site fortifié (visitable) abritant un entrepôt en Gaule du nord : Jublains (Mayenne)
▪ Quelques entrepôts très bien conservés du monde romain : en vous déplaçant un peu plus loin, vous pourrez visiter d’autres sites importants comprenant des entrepôts, même si tous ne sont pas aussi bien conservés que ceux de Thésée.- En France : allez à Barzan (33) visiter le site du Fâ, où des entrepôts d’un type un peu différents ont été fouillés, à côté d’un très beau temple gallo-romain.- En France : allez à Saint-Romain-en-Gal (69, en face de la ville de Vienne) voir les entrepôts situé au cœur de ce magnifique quartier antique de la ville romaine de Vienna, et ne ratez pas le musée associé. - En Grande-Bretagne, vous verrez de superbes séries d’entrepôts, dans différents forts gardant la frontière avec l’Ecosse, le fameux Mur d’Hadrien. Leurs planchers étaient le plus souvent surélevés sur des murets ou de petites pilettes, pour faciliter la circulation de l’air et éviter le pourrissement des denrées stockées à terre. C’est le cas à Banna et Lanchester, déjà cités, mais aussi du plus connu d’entre eux : Vindolanda- En Italie, nous recommandons deux sites faciles d’accès (parmi beaucoup d’autres) : les entrepôts d’Ostie, à côté de Rome, et les Horrea Agrippiana, dans Rome.
▪ Site internet de l’association gérant le site : https://www.tasciaca.com/
Pour les plus acharnés, trois articles scientifiques :- Cadalen-Lesieur (J.) : Thésée-Pouillé (Loir-et-Cher), l'agglomération antique. In : Zadora-Rio (E.) dir., Atlas Archéologique de Touraine : 53e supplément à la Revue archéologique du Centre de la France, Tours, FERACF, 2014. Lire en ligne (format pdf).- Carre (M.-B.) : Les réseaux d’entrepôts dans le monde romain. In : Arce (J.), Goffaux (B.), Horrea d’Hispanie et de la Méditerranée romaine. Madrid : Casa de Velazquez, 2011, p. 23-39. Lire en ligne (format pdf) :- Leveau (Ph.) : Stations routières, villas et ‘plurifonctionnalité’ des ‘bâtiments de bord de route’. Apport de quelques opérations d’archéologie préventive. In : Basso (P.), Zanini (E.), Statioamoena. Sostare e viverelungo le strade romane. Oxford : Archaeopress, 2016, p. 235-246. En ligne

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